Journaux personnels en temps de guerres mondiales
Enjeux historiographiques et méthodologiques.
Organisé par Sarah Gruszka, Marie Moutier-Bitan et Emmanuel Debruyne
25 et 26 septembre 2025 au Mémorial de Caen
Les Première et Seconde Guerres mondiales ont en commun d’avoir affecté profondément les populations civiles, par leur violence, leur durée, l’ampleur des territoires concernés, des ressources mobilisées et des pertes subies, ainsi que par les bouleversements qu’elles ont produits à tous égards – sociaux, économiques, culturels et politiques. Elles ont suscité une abondante historiographie, intégrant aussi bien les aspects militaires et stratégiques que l’impact sur les populations civiles : mobilisations, collaborations, résistances, violences, quotidien. Néanmoins, les journaux personnels tenus par des civils ont encore peu retenu l’attention en tant que corpus. Ce type de sources constitue pourtant un matériau privilégié documentant l’expérience individuelle en temps de guerre, dans toute sa complexité et, parfois, son ambivalence. Elles permettent de se retrouver au plus près de ce que les individus ont vécu, au jour le jour, alors qu’ils ne savent encore rien de l’issue du conflit ni même de leur propre survie. En restituant le paysage mental que les contemporains de la guerre habitaient, elles ont le pouvoir de préserver le frémissement de l’histoire, par-delà les inévitables reconstructions opérées ultérieurement par la mémoire, l’historiographie ou, parfois, les impératifs idéologiques. Elles conservent aussi la trace, parfois très précise mais toujours située, de phénomènes négligés par les autres sources, du ressenti émotionnel au quotidien relationnel ou matériel. Enfin, ces sources sont cruciales dans la transmission d’une histoire dont il ne reste presque plus de témoins. En témoignent les succès éditoriaux du Journal d’Anne Frank auprès d’un large public, ou encore des journaux écrits par les Poilus dans les tranchées.
Nous proposons de rassembler pour la première fois des chercheurs du monde francophone travaillant sur les journaux personnels de civils tenus durant ces deux guerres mondiales afin de partager les problématiques, de confronter les difficultés (d’ordre générique, méthodologique, ou relatives à la constitution de corpus) et de réfléchir à des pistes d’analyses transversales. Si chacun de ces journaux n’a pas de dimension littéraire prononcée et que certains peuvent sembler dénués du moindre intérêt par leur écriture répétitive et prosaïque, ils ont, en tant que corpus, une valeur historique indéniable. Que nous disent-ils de l’expérience personnelle et collective en temps de violences extrêmes ? Quel usage l’historien peut-il faire de ces écrits quotidiens, où la banalité prend parfois le pas sur l’événement ? Quel est leur apport à une historiographie des deux guerres mondiales déjà pléthorique ? Enfin, dans quelle mesure ces sources variables et dissonantes, denses, lacunaires et protéiformes, documentent l’impact de la guerre sur les aspects sensibles des populations civiles : les corps, le rapport à la mort, à la violence, les représentations du temps et de l’espace, les lieux de l’intime, les rapports sociaux, la connaissance et l’interprétation des événements en cours, les reconfigurations éthiques et émotionnelles ? Ce colloque ambitionne de poser des jalons pour encadrer l’appréhension de ces sources. Il entend notamment mettre en exergue l’intérêt du traitement sériel des journaux personnels, au-delà des analyses communes d’un carnet en particulier. Envisager ces sources certes individuelles et intimes en tant que corpus permet en effet de mieux prendre la mesure des spécificités d’un journal donné et de livrer des enseignements plus larges.
L’objectif du colloque est aussi de dépasser leur intérêt documentaire pour les étudier en tant qu’objet à part entière et les replacer dans leur historicité. De fait, les journaux personnels ne se contentent pas de livrer des renseignements sur la période explorée : ils révèlent également un certain nombre d’enjeux des décennies ultérieures, qui ont trait, entre autres, aux modalités de transmission et d’archivage. Pour cela, ce colloque entend suivre la trajectoire des journaux personnels, de leur production à leur conservation – voire à leur édition –, en passant par les questions relatives aux motivations de la prise d’écriture, aux conditions modelant celle-ci et à ses fonctions. Une attention particulière sera accordée à l’élaboration de typologies de la pratique diariste et des auteurs. Enfin, les questions méthodologiques seront abordées : à quels écueils est-on confronté pour donner une définition du journal personnel ? Comment l’historien d’aujourd’hui peut-il constituer un corpus de journaux personnels ? Avec quels outils procéder, selon quel protocole ? Dans quelle mesure une cartographie de ces sources est-elle réaliste et propice à leur mise en valeur ? Est-il possible d’identifier, de répertorier et de centraliser les journaux personnels tenus en temps de guerres mondiales ? À ce titre, les archivistes seront les bienvenus au colloque pour nourrir la discussion.
Ce faisant, les passerelles entre Première et Seconde Guerre mondiales seront interrogées, de même que les ruptures et les continuités des pratiques diaristes. Nous tâcherons d’explorer les héritages d’écriture de soi d’un conflit à l’autre.
Ce colloque aboutira à la constitution d’un réseau de recherche francophone, afin de dépasser le cloisonnement – voire l’isolement – de chercheurs issus de différentes universités mais travaillant sur des sujets connexes. Ces échanges seront propices à la mise en place d’outils pour approcher ces journaux de guerre en tant que corpus. Par ailleurs, une publication des actes sera envisagée.
Le colloque « Journaux personnels en temps de guerres mondiales. Enjeux historiographiques et méthodologiques » sera la pierre d’achoppement du nouveau réseau de recherche Wartime Diaries Research Network et adossé à l’Université de Caen. De plus, il s’inscrit dans une
dynamique de recherche avec l’obtention d’un projet FRAL (ANR-DFG) « H-Diaries »
(2025-2028), porté par Sarah Gruszka, Marie Moutier-Bitan, Judith Lyon-Caen (EHESS) et
Andrea Löw (Institut für Zeitgeschichte).
Axes
Les thématiques suivantes seront particulièrement appréciées :
- L’expérience civile de la guerre mondiale à travers les journaux personnels
- Vie quotidienne : entre tourmente et mise en place d’une routine de guerre ; survie et agentivité
- Expériences sensibles et émotionnelles
- Reconfigurations sociales et identitaires
- Perceptions du monde extérieur, des informations, de l’ennemi, de l’altérité, de l’allié
- Production et destinée des journaux personnels
- Identité des diaristes
- Matérialité des journaux et conditions de leur production
- Fonctions de la pratique diariste
- Conservation et transmission des journaux personnels
- Histoire archivistique et éditoriale des journaux personnels ; étude de leur réception
- Enjeux génériques, littéraires et idéologiques
- Quelles méthodes pour approcher un corpus de journaux personnels ?
- Circonscription du genre : une définition est-elle possible ?
- Défis de l’accessibilité et de l’identification des journaux personnels
- La constitution d’un corpus : pourquoi et comment ?
- Journaux personnels et humanités numériques ; inventorisation et traitement des données : outils et écueils
Les communications centrées sur les pays de l’espace francophone seront particulièrement appréciées. Nous privilégierons les interventions portant sur des corpus, des thématiques transversales ou des réflexions méthodologiques, plutôt que des analyses ciblées sur un seul journal, à moins que celles-ci ne mettent l’accent sur sa trajectoire ou qu’il ne serve de banc d’essai méthodologique.
Langue du colloque : français
Calendrier :
- Envoi des propositions : 15 mars 2025 (entre 300 et 500 mots, accompagnés d’une courte présentation biographique). Elles sont à envoyer à l’adresse holocaustdiaries@gmail.com
- Réponse : 30 avril 2025
- Envoi des communications en amont du colloque : 10 septembre 2025
Un défraiement des frais de déplacement et d’hébergement pourra être envisagé.
Comité scientifique
Sarah Gruszka, post-doctorante de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, chercheuse associée à l’EHESS (CERCEC) et à Sorbonne Université (Eur’ORBEM)
Marie Moutier-Bitan, Chaire « Holocaust and Genocide Studies », Université de Caen/MRSH/ERLIS
Emmanuel Debruyne, professeur à l’UCLouvain (IACCHOS/LaRHis)
Hélène Camarade, professeure à Bordeaux III Montaigne, Centre Marc Bloch
Boris Czerny, professeur des Universités, Université de Caen (ERLIS), IUF
Bénédicte Rochet, cheffe de travaux, Université de Namur
Partenaires
Mémorial de Caen
Université de Caen (ERLIS)
Université Catholique de Louvain (LaRHis)
Fondation Auschwitz de Bruxelles
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